Un voyage de 8 mois à la rencontre des entrepreneurs sociaux et des journalistes qui partagent une même vision d'un monde en changement…

Le SparkTour face aux médias sénégalais

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De la théorie à la pratique…

De Paris, les choses paraissent simples : aller voir les journalistes, leur faire découvrir de fantastiques projets innovants dans leur pays, et leur mettre des paillettes plein les yeux en prononçant notre petite formule magique à nous : l’entrepreneuriat social.

Alors évidemment, une fois sur place, la réalité est toute autre… mais non pas moins intéressante. Car avant d’aller voir les médias, il faut les comprendre : savoir comment ils fonctionnent, quel discours, quels codes adopter, qui aller voir, etc. Et puis ne faut-il pas d’abord pouvoir comprendre le pays avant de pouvoir comprendre son reflet dans les médias ?

Bref, ça fait beaucoup de choses à comprendre. Mais à notre échelle et après un mois à échanger sur ces questions avec des locaux, des expatriés, des journalistes, des entrepreneurs sociaux ou des chauffeurs de taxis, nous avons quand même essayé d’organiser ce patchwork d’opinions et de connaissances pour faire un court bilan de notre expérience avec le monde des médias au Sénégal.

Et ça commence mal, autant vous prévenir. Les premiers témoignages reçus sont assez catégoriques : les médias sont de très mauvaise qualité, personne ne s’attache à faire du contenu digne de ce nom, et les journalistes sont corrompus.

Bon, ça plante le décor. Maintenant, il faut creuser.

La loi du plus riche ?

La presse est très lue au Sénégal, tout le monde vous le dira. Dans un pays où seulement 5% seulement de la population est connectée à internet, ce n’est pas très étonnant. Pourtant, les chiffres ne sont pas impressionnants : 200 000 tirages pour L’Observateur, le journal le plus lu au Sénégal, pour une population de près de 13 millions de personnes. Mais la réalité c’est qu’ici, pour un journal vendu on compte 6, 10 voire 15 lecteurs, et les profits sont donc difficiles à réaliser, d’autant plus que le pays a connu une très forte augmentation de son nombre de journaux, qui bradent le contenu comme les prix et cassent ainsi le marché.

Par dessus cela, les médias sortent d’une période obscure. Le très récemment déchu président Wade a pendant ses deux mandats engagé une vaste main mise sur les médias en plaçant à leur tête des proches et personnes de confiance. Le résultat : profits aux mains de « happy few », corruption, et donc des journalistes le plus souvent sous-payés, parfois à peine plus que le salaire d’une femme de ménage. Et la spirale est vite déclenchée : sans moyens les médias embauchent de plus en plus de personnes non ou sous qualifiées, et la qualité du contenu se dégrade alors jusqu’à n’avoir plus grande importance.

De leur côté, n’ayant pas les moyens de prendre ne serait-ce que les transports pour faire leur travail, les journalistes ont pris l’habitude de se faire payer en « pots de vin ». Ce système a conduit à une très grave déformation des valeurs mêmes de leur métier et des rapports avec les entreprises, ou tout projet qui pourrait nécessiter une visibilité à travers les médias. Les dérives sont ensuite évidemment nombreuses : il n’est pas rare qu’un journaliste se fasse payer pour n’assister qu’au cocktail d’une conférence de presse et repartir sans même avoir assisté à la présentation…

A la radio ou à la télévision, le principe n’est pas très différent, et le problème des moyens impacte toute la chaîne de valeur du média. Nous avons rencontré un entrepreneur qui préparait un projet fantastique de série télé éducative. Le but : arriver à sensibiliser la population aux questions de sexualité, d’hygiène, de maladies etc. à travers un subtil mélange entre Plus Belle la Vie et Urgences. Son talent,  sa motivation et ses connexions, ont fait que le projet est déjà acheté par Canal France International, et pourra a priori voir le jour.

Mais c’est un cas très isolé : « ici, nous dit-il, un épisode de série est acheté 150 à 200€ ! Et dans certains cas ce sont même les productions qui paient les chaines pour diffuser leurs programmes. Ne se préoccupant pas du contenu, les chaines achètent des saisons entières de telenovelas bradées à l’Amérique du Sud, et se contentent de les doubler. Cela tue non seulement le marché, mais aussi la créativité, ou même le goût des téléspectateurs pour des programmes de qualité. »

La politique, rien que la politique, toute la politique…

Au-delà d’un contenu assez racoleur comme celui des telenovelas, le sujet principal des médias sénégalais est politique. Benn Eder, rédacteur du magazine 100% Campus le dit lui même : sur 8 articles écrits, 5 parlent de politique. Corruption des dirigeants, guerres intestines, tout y passe, au détriment de sujets de société qui mériteraient d’être approfondis.

C’est le cas de la question de la jeunesse. Alors que 55% de la population africaine a moins de 20 ans,  beaucoup se plaignent que leurs voix ne soient pas entendues, et qu’on ne parle pas des sujets qui les concernent (voir notre article 100% Campus).

Une partie de cette population qui fera le Sénégal de demain, déplace alors son attention vers des médias non nationaux. Ce sont les blogs, les médias viraux comme TEC Crunch, ou encore des médias ultra locaux : les radios communautaires etc.

Des raisons d’y croire !

Ces médias d’un autre genre apportent l’espoir non seulement de donner une voix à ceux qui n’en avaient pas, mais aussi de forcer les médias à se remettre en question. L’espoir est aussi à voir du côté du changement de régime : avec la chute de Wade, les choses évoluent rapidement et dans le bon sens.

Enfin, depuis toujours, des rédacteurs en chef, des journalistes, et nous en avons rencontré, cherchent malgré tout à faire du travail de qualité et à traiter de sujets de société déterminants. Certains se sont découragés, comme Eugénie Ao, cette grande journaliste qui a préféré mettre ses compétences au service d’une autre cause tant qu’elle ne trouverait pas le média auquel elle aimerait prêter sa voix. D’autres continuent à œuvrer de l’intérieur pour une couverture médiatique de qualité, et c’est le travail combiné de ces talents qui pourra donner une nouvelle vie aux médias sénégalais.