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Lluvia de Orión : recréer la mémoire colombienne à travers l’image

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Lluvia de Orion banière comuna 13 credits Lluviadeorion

Les oubliés de la guerre civile

Plus de six millions de personnes ont été déplacées, tuées ou mutilées pendant le conflit armé qui a rythmé l’histoire de la Colombie depuis 1964, et continuent d’en subir aujourd’hui les conséquences et/ou les souvenirs.

Depuis 2002, la politique dite de sécurité démocratique du gouvernement d’Alvaro Uribe a réussi à faire reculer les guérillas dans tout le pays. Mais cette politique a été largement contestée en raison notamment des nouveaux massacres engendrés par ces avancées, mais aussi à cause du manque total de mesures prises envers les victimes du conflit.

Au contraire, en 2005, les forces paramilitaires réussirent à forcer l’Etat à leur donner une reconnaissance politique et d’importantes remises de peines en l’échange d’une démobilisation et d’une confession de leurs crimes. Cette loi appelée « Loi Justice et Paix » souleva alors un vrai problème de mémoire.  Aucune mention des victimes ne fut en effet faite dans cette loi, provoquant la colère des ONG. Suite à la pression de celles-ci, une loi fut finalement adoptée en février 2011 sous le gouvernement de Juan Manuel Santos : La loi des Victimes et de la Restitution des Terres, qui affirme pour la première fois l’existence d’un conflit armé dans le pays et la nécessité de réparer les torts faits aux victimes.

L’image au service de la mémoire

Les 3 fondateurs

Les 3 fondateurs de Lluvia de Orion, Robinson au centre

Robinson, fondateur de Lluvia de Orión, a étélui-même témoin de l’un des épisodes les plus sanglants de ces dernières années, la tristement célèbre Opération Orión à Medellin en octobre 2002. Destinée à expulser les milices urbaines des FARC de l’«Arrondissement 13» de Medellín où elles étaient très influentes, cette opération a été accompagnée d’une stratégie de terreur s’attaquant à la population civile soupçonnée de soutenir les guérillas, conduisant à de véritables massacres. Habitant de l’arrondissement 13, Robinson été extrêmement choqué de voir l’ignorance et l’indifférence des habitants pour les victimes de cette opération. « J’ai pris le métro dès que j’ai pu partir sans craindre les balles ou les grenades, pour sortir de là, pour respirer, et pour dire ce que j’avais vu. Mais dans la rue, dans le métro, chacun vivait sa vie comme si rien ne s’était passé, ou comme s’ils ne voulaient pas savoir. Alors que tout cela se passait dans le quartier voisin ! »

Il a donc créé l’association Lluvia de Orión(La pluie d’Orion), un projet artistique et historique visant à recréer et à partager la mémoire colombienne de ce conflit armé. A travers des courts-métrages d’animations et par la force de l’image, Lluvia de Orión cherche à sensibiliser les colombiens sur la situation des victimes, et créer ainsi une conscience citoyenne et historique. « L’image est le meilleur outil pour diffuser cette mémoire, elle attire et impacte le plus grande nombre. »

L’association utilise différents supports pour promouvoir ses contenus, de leur site web à des accords avec des chaines de télévision locales en passant par les réseaux sociaux, et un relai à travers leurs partenaires institutionnels ((Musée de la mémoire, Mairie de Medellin, Centre de Mémoire Historique). L’histoire des conflits armés, traitées à travers la création de contenu artistique et créatif, en particulier médiatique, met en œuvre les témoignages de victimes, mais aussi des autorités et des experts.

Les jeunes acteurs de leur Histoire

Si Lluvia de Orion s’adresse à tous les citoyens colombiens, les jeunes et les enfants sont leur cible principale, et ce sont des jeunes étudiants qui sont à l’origine de tous les contenus produits par l’association. Pourtant, ces jeunes sont au final les personnes qui ont le moins vécu ce conflit le plus souvent, ou bien de manière plus indirecte. Mais chaque jeune a un lien avec ce conflit, avec la violence qui en a résulté, et c’est à eux de se placer en ambassadeurs de la mémoire de leur pays. Beaucoup de leurs parents ou grands parents refusent de parler de ce conflit qui les a tant fait souffrir. C’est aux jeunes désormais de s’approprier cette Histoire afin que la mémoire subsiste. Et transcender cette mémoire à travers l’art et les médias, c’est canaliser la violence et le désir de justice qui en découle pour exiger de l’Etat qu’il réponde à leur appel.

Le choix des images animées prend aussi tout son sens dans cette optique de sensibilisation des plus jeunes. « Nous voulons recréer une conscience collective et toucher les jeunes mais le but n’est pas de choquer. » L’image animée permet ainsi de prendre de la distance par rapport aux évènements atroces survenus pendant le conflit. Au lieu de reconstituer de manière réaliste un massacre par exemple,  l’image joue ici davantage un rôle cathartique, de symbole. Des professeurs utilisent ainsi déjà les courts-métrages de Lluvia de Orion dans leurs classes. Une avancée énorme dans le système éducatif colombien puisqu’aucun programme scolaire ne comprend encore l’enseignement de cette guerre civile. « On nous parle des guerres mondiales, des crises économiques, mais rien sur notre propre Histoire ! », s’indigne Robinson. « C’est absurde, nous passons le bac dans un pays en guerre mais sans avoir aucune connaissance sur ce conflit ! »

Le langage artistique audiovisuel permet aussi de dépolitiser le message selon Robinson. Car Lluvia de Orion ne se réclame d’aucune idéologie ou parti, mais bien de la croyance que l’art peut transfigurer le conflit.

Lluviadeorion credits Lluviadeorion

 

Vers une mémoire participative ?

L’art audiovisuel permet ainsi aux jeunes de Lluvia de Orión d’exprimer ces différentes voix et témoignages dans l’objectif d’une prise de conscience collective des événements de la guerre civile et de la situation des victimes. Huit jeunes composent l’association, mais ce sont plus de 150 personnes qui ont rendu possible la création de contenus depuis 2012, pour que l’apprentissage de la citoyenneté se construise avec une véritable conscience historique et sociale dans leur pays.

Et c’est là l’objectif de Lluvia de Orion, au-delà de leur impact social direct, ils veulent que chacun puisse prendre part à la re-création de la mémoire, dans une dynamique participative. Et dans ce même mouvement, la prochaine étape de l’association et de travailler main dans la main avec des entreprises sur cette question, pour que secteur privé et public coopèrent à faire vivre la mémoire historique de leur pays.