Un voyage de 8 mois à la rencontre des entrepreneurs sociaux et des journalistes qui partagent une même vision d'un monde en changement…

Offrir une voix aux villages indiens

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Pourquoi est-ce important ?

On dit souvent que l’on ne peut pas comprendre l’Inde sans connaître l’Inde rurale. Et en effet, 72% de la population indienne vit dans ces villages. Constat sombre ou étrange cependant, il n’existe aucun journal papier professionnel dédié à l’Inde rurale. Une analyse du journaliste Vipul Mugdal sur les contenus des six grands quotidiens du pays révèle qu’en moyenne, les journaux consacrent seulement 2% de leur espace éditorial aux enjeux des campagnes indiennes. Et la majeure partie de cette maigre couverture médiatique ne traite que des enjeux tels que la criminalité, la violence, les accidents et les catastrophes… Comme le résume si bien le blog indien Churumi : « Tout le monde aime lire un bon petit suicide de fermier ».

Dans un article perspicace, Chandragas Choudhur explique pourquoi s’adresser à cette population rurale est important. Il déclare que, malgré « une croissance économique qui est réinjectée dans les villages, [et] un taux de consommation qui croit aujourd’hui plus vite dans les campagnes que dans les villes[…], ce qu’il y a de terrible c’est que les citadins ne savent rien des avancées faites ou des obstacles rencontrés, ou des révolutions technologiques et économiques qui ont lieu dans les zones rurales. » Selon lui, ce constat est causé par deux raisons principales. Premièrement, « parce que l’Inde rurale est tellement fragmentée par ses différents dialectes et par son étendue, qui rend les villages si éloignés les uns des autres. Mais c’est surtout parce que les journaux indiens sont en majorité tenus par des membres des classes les plus aisées, et ne répondent aux besoins que des lecteurs citadins. »

Face à ces enjeux, deux incroyables initiatives, que nous eu la chance de rencontrer, agissent, s’efforçant de donner une voix à ces 830 millions de personnes vivant en zone rurale.

Khabar Lahariya: dans les campagnes, des femmes utilisent l’information comme outil de développement pour elles-mêmes et leur communauté

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Fondé en 2002, Khabar Lahariya est un hebdomadaire de huit pages publié dans sept districts de l’Uttar Pradesh, état le plus peuplé d’Inde. Nirantar, une association basée à New Delhi travaillant sur les questions de genre et d’éducation, a lancé ce journal comme outil de levier de développement et d’autonomisation pour les femmes des campagnes, afin de les rendre actrices de leur propre information. Initié avec dix femmes, Khabar Lahariya est désormais entièrement écrit, produit, distribué et commercialisé de manière autonome par quarante femmes marginalisées. Bien que ces femmes ne viennent ni d’un milieu journalistique, ni même d’un milieu littéraire, elles ont reçu une formation complète par Nirantar et produisent un contenu de bonne qualité.

Par ailleurs, les femmes ont aussi acquis un rôle majeur au sein de leurs communautés, encourageant les échanges et interactions publics et collectant les idées pour répondre aux besoins spécifiques des femmes. En parallèle, elles animent de nombreux ateliers dans le but d’encourager d’autres personnes à s’engager dans l’expérience de l’édition d’un journal.

Khabar Lahariya relaie des sujets qui revêtent une importance majeure pour son lectorat, complétés par la couverture de thématiques nationales et internationales. En plus d’un contenu commun à toutes les éditions, chaque district possède sa propre page dans son propre dialecte. Pour le rendre accessible à tous, le journal ne coûte que deux roupies. Il touche ainsi près de 80 000 personnes. Et l’ambition de Khabar Lahariya ne s’arrête pas là : actuellement en phase de levée de fonds, le journal devrait être distribué dans cinq nouveaux districts dans les quelques prochaines années.


Gaon Connection réinvente le journalisme de l’Inde rurale

Neelesh Misra est le conteur le plus renommé d’Inde. Il est aussi journaliste primé, auteur de cinq livres, scénariste pour Bollywood, parolier célèbre, poète et photographe. L’histoire qui l’a le plus inspiré fut celle de son père : élevé dans un village, ce dernier devait marcher plusieurs heures chaque matin pour aller à l’école. Son rêve était de construire une école pour son village et des années plus tard, c’est exactement ce qu’il fit. En quarante ans, il a aidé à changer près de quarante mille vies.

Convaincu que la clé du développement et de l’avenir de son pays se trouve dans ses campagnes, Neelesh Misrah réinvente aujourd’hui le journalisme en Inde rurale. Le 2 décembre dernier, il a ainsi officiellement lancé Gaon Connection, le premier journal indien rural géré par des professionnels. Comme ils le déclarent sur leur (très beau) site, Gaon Connection « vise à ramener au plus près des populations rurales, leur monde, les choses qui importent, les sujets qui comptent. » A travers cette mission, ils s’efforcent de reconnecter les villages avec les villes (« gaon » signifie village en hindi), en apportant à ces dernières un aperçu des changements profonds qui s’opèrent dans les campagnes indiennes.

Lecteurs

L’ambition est grande, tout comme le niveau de recherche de contenus. L’équipe est pourtant partie de zéro, puisque personne ne savait à quoi devait ressembler un journal rural, et a réussi à créer un produit d’une incroyable qualité pour ses clients. Et c’est justement par respect pour ces clients, des clients comme les autres, que le journal est édité dans la meilleure qualité de papier possible, entièrement en couleur et dans un design très recherché. Bien que près de 90% des membres de l’équipe n’étaient pas journaliste à l’origine, ils ont été formés par des professionnels, utilisant les mêmes techniques que pour les journalistes « normaux ». L’équipe est désormais composée de journalistes ruraux et citadins, un melting pot dynamique, créatif et qui leur permet d’apprendre les uns des autres au quotidien. A cette équipe s’ajoutent deux des plus grands journalistes TV indiens, un journaliste reconnu de Chicago et Neelesh Misrah lui-même, tous contribuant activement en tant que chroniqueurs réguliers.

En s’appuyant aussi bien sur ses réseaux que sur sa renommée personnelle (il conte chaque jour des histoires à quelques 32 millions d’auditeurs dans plus de 35 villes), Neelesh Misrah exploite pleinement les médias sociaux pour lever des fonds et faire connaître le projet à travers des campagnes de communication en ligne. Les résultats sont impressionnants : le Chief Minister (équivalent à un Premier Ministre qui dirige chaque état indien) de l’Uttar Pradesh ainsi que les correspondants de tous les médias possibles et imaginables étaient réunis pour le lancement du journal; Neelesh Misrah a déjà été approché par différentes agences publicitaires et d’investissement; et un quotidien national majeur les a déjà contactés pour établir un partenariat. Mais aucune décision n’a encore été prise, car le cœur de la philosophie et de l’innovation de Gaon Connection c’est avant tout de faire participer les lecteurs, leur donner le sentiment que ce journal est un journal qui leur appartient et qui n’est pas aux mains d’une organisation industrielle, comme tous les autres.

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Et l’innovation va bien au-delà de celle d’un journal pour l’Inde rurale. En tant que conteur, Neelesh Misrah est plus que conscient de la problématique de l’illétrisme en Inde : si une personne sur deux ne sait pas lire ou écrire en Inde rurale, ce sont autant de personnes qui ne peuvent avoir accès au contenu de Gaon Connection. L’incroyable innovation du projet, c’est donc de créer un journal audio, pour lequel tout le contenu serait lu par les journalistes eux-mêmes, avec leur accent, leurs erreurs grammaticales, bref, de la manière dont ils raconteraient l’histoire à leurs amis.

Deux des plus grands opérateurs télécom indiens ont déjà accepté de diffuser le contenu, ce qui signifie que Gaon Connection pourra toucher des centaines de millions de clients à travers leurs téléphones portables. Les utilisateurs n’auront besoin que de composer un numéro pour pouvoir accéder à l’écoute du journal. De plus, l’expérience auditive est pensée de telle sorte que l’auditeur aura l’impression de tourner les pages du journal : à n’importe quel moment, il lui suffira d’appuyer sur une touche pour aller à la section suivante, ou pour répéter une phrase, etc.

Après seulement quelques mois d’existence, Gaon Connection est un hebdomadaire de douze pages produit en dix milles exemplaires, distribué dans trente-cinq districts de l’Uttar Pradesh et avec l’ambition de toucher pas moins de trente-deux mille villages en Inde. Contrairement à l’Occident, l’industrie de la presse indienne est en pleine croissance : hausse du taux d’alphabétisation, hausse des revenus et apparition de nouvelles aspirations individuelles sont autant de facteurs qui font de la presse un véritable levier de développement. Mais le véritable pouvoir de Gaon Connection, ce qui permettra son expansion, c’est bien cette incroyable capacité d’innovation et la vision de son fondateur, Neelesh Misrah. Et au final, la plus belle histoire qu’il racontera à ses auditeurs, pourrait bien être celle qu’il est en train d’écrire aujourd’hui.

Crédit photos NIRANTAR et Gaon Connection.